Un berceau suisse, une capitale française
L'absinthe est généralement rattachée au Val-de-Travers, en Suisse, où les premières recettes à base de plantes (grande absinthe, anis vert, fenouil) circulaient avant d'être commercialisées. En 1797, Henri-Louis Pernod ouvre une distillerie à Couvet. En 1805, il en installe une seconde de l'autre côté de la frontière, à Pontarlier, notamment pour contourner les taxes. La ville du Doubs devient alors la capitale française de l'absinthe, avec des dizaines de distilleries en activité au XIXe siècle.
L'heure verte
Au fil des décennies, l'absinthe sort des cercles d'initiés pour devenir une boisson populaire, d'abord chez les soldats revenus d'Algérie, puis dans les cafés. À la fin du XIXe siècle, l'heure de l'apéritif prend un nom, "l'heure verte", et l'absinthe devient un symbole de la vie parisienne, des cafés d'artistes et des terrasses des Grands Boulevards. Peintres, poètes et écrivains en font un compagnon de création, et c'est là que naît la légende de la muse verte.
Pourquoi elle a fini interdite
Le succès de l'absinthe finit par déranger. Les viticulteurs, frappés par la crise du phylloxéra, voient d'un mauvais œil une boisson qui concurrence le vin. Des ligues de tempérance, des médecins et des journaux mènent campagne contre ses effets supposés. Au centre des accusations, une molécule présente dans la grande absinthe, la thuyone, présentée comme responsable de troubles graves.
Le déclencheur est un fait divers de 1905 en Suisse, largement relayé, dans lequel on a retenu l'absinthe comme explication alors que l'accusé avait aussi bu de grandes quantités d'autres alcools. La pression monte, puis la Première Guerre mondiale accélère les choses. En 1915, la France interdit l'absinthe.
Ce que la science dit de la thuyone
Avec le recul, les analyses montrent que la thuyone, aux concentrations présentes dans l'absinthe, ne produit pas les effets que lui prêtait la légende. Les troubles décrits à l'époque s'expliquent surtout par l'alcoolisme, et par la mauvaise qualité de nombreuses boissons bon marché vendues sous le nom d'absinthe, parfois colorées avec des produits douteux. Aujourd'hui, la teneur en thuyone est réglementée en Europe, ce qui encadre la fabrication sans la rendre impossible.
Le retour de la muse
Après des décennies d'interdiction, la législation évolue. En France, une loi de 1988 autorise de nouveau les spiritueux à base de plantes d'absinthe dans le respect de limites de thuyone, mais sans permettre l'emploi du mot "absinthe" sur l'étiquette. Les distillateurs de Pontarlier relancent progressivement la fabrication, et l'appellation "absinthe" retrouve son droit de cité en France au début des années 2010. Depuis, des maisons artisanales, dont certaines travaillent en bio, reprennent la distillation de plantes selon les recettes traditionnelles.
Ce qu'il reste de cette histoire dans le verre
L'absinthe d'aujourd'hui garde le goût de ses plantes d'origine : anis, fenouil, grande absinthe, qui donnent cette amertume légère et cette fraîcheur herbacée. Elle conserve aussi son rituel, l'eau glacée versée lentement sur un sucre pour faire apparaître le louche. Si vous voulez essayer, notre article sur la préparation de l'absinthe vous explique le geste pas à pas.
L'essentiel à retenir
L'absinthe est née en Suisse, a trouvé sa capitale à Pontarlier, a connu son âge d'or à la Belle Époque, puis a été interdite en 1915 sous la pression combinée des viticulteurs, des ligues de tempérance et de la guerre. La thuyone, accusée de tout, ne justifiait pas la réputation qu'on lui a faite. Réhabilitée progressivement depuis la fin du XXe siècle, elle est aujourd'hui une boisson de plantes comme une autre, encadrée par la réglementation.
Questions fréquentes
L'absinthe est-elle encore interdite aujourd'hui ? Non. Elle est de nouveau autorisée en France et en Europe, avec une teneur en thuyone encadrée par la réglementation.
L'absinthe fait-elle vraiment halluciner ? Non. Les effets qu'on lui a prêtés au XIXe siècle venaient surtout de l'alcool lui-même, et de boissons de mauvaise qualité.
Pourquoi l'appelle-t-on la muse verte, ou la fée verte ? À cause de sa couleur naturelle, due à la chlorophylle des plantes, et de l'imaginaire poétique de la Belle Époque. Les artistes en faisaient leur inspiratrice, d'où les surnoms de muse verte et de fée verte.
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